TERRE à CIEL Poésie d'aujourd'hui

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Philippe Jaccottet par Hélène Soris

 

Né à Moudon (Suisse), en 1925, Philippe Jaccottet, jusqu’à la fin de ses études de lettres, a vécu à Lausanne. Après plusieurs années à Paris, il s’établit en 1953 à Grignan, dans la Drôme. C’est au pied du château qui a accueilli jadis la marquise de Sévigné, que vit Jaccottet, l’un des plus grands poètes contemporains. Il s’est installé dans ce village tranquille de 1200 habitants, à quelques kilomètres de Montélimar. Ce lieu a été sa plus grande source d’inspiration . La maison est toute en hauteur, construite sur le tracé d’un ancien rempart. Un escalier, usé par les ans, sépare en deux pièces chacun des trois étages. Souriant, Philippe Jaccottet le descend prestement, pour montrer le jardin, le tilleul planté lorsqu’il est arrivé ici avec son épouse Anne-Marie, peintre et dessinatrice.
Dans la pièce au sol recouvert de tomettes, tout respire la sérénité et une simplicité empreinte de bon goût. Une cheminée, un piano ouvert, des tableaux aux murs, des livres et des disques. Et le silence

*

Jaccottet ne cesse de déceler, d’interroger, derrière l’éclat ou la tendresse de la lumière, l’ombre d’où elle surgit, où de nouveau elle s’enfonce, et surtout le passage fugitif où il semble pourtant qu’elles s’accordent, et laissent entrevoir une promesse qui n’est peut-être qu’une illusion. Ce pressentiment d’un au-delà (mais saisissable ici et maintenant même) et la nostalgie d’un sacré sans dieux ni transcendance pénètrent les livres de Jaccottet
Quand il parle de poésie, Philippe Jaccottet, dit qu’elle est «affaire d’émotion, de transformation d’une expérience en rayonnement lumineux». Elle est un état, où la fraîcheur et l’immédiateté demeurent essentielles.

*


Je ne pense pas qu’on en lise moins aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Ce qui est plutôt réconfortant, dans la débâcle générale du monde. Jusqu’en 1968, Philippe Jaccottet a suivi de près l’actualité littéraire, de par son activité de critique pour divers journaux de Lausanne. Il me semble qu'un destin nouveau commencera pour la poésie le jour où elle sera aussi répandue par le disque que par le livre. Presque tous les poèmes , en effet, sont conçus comme une sorte de musique ( mais une musique où la pensée et les images jouent le premier rôle) journal suisse "La Béroche"

Mes poèmes sont toujours nés un peu tout seuls comme la chaleur dans une casserole d'eau produit des bulles. Presque paresseusement. Quand on écrit de cette manière, on ne sait pas du tout quelle est la part d'intelligence ou d'instinct, on se dit simplement après coup que tout cela doit fonctionner ensemble, et comme on n'est pas né de la dernière pluie ou du dernier poème, qu'on a la tête pleine de textes anciens, cette mémoire vous guide et vous nourrit dans votre travail, sans que vous en soyez toujours conscient

du souffle (qui n’est pas la parole soufflée du haut lyrisme) dont la musique serait le modèle et qui se tient au plus près de la voix et de la respiration, c’est-à-dire de l’existence même
Il n’y a pas de prétention à un discours sur l’Être dans l’œuvre de Philippe Jaccottet :


" Être est plus lointain que l’extrémité du ciel, plus inconnu que l’inconnu"

S’il avoue écrire par inspirations, émotions, il se présente en même temps comme un tenant du classicisme : "pour le poète d'aujourd'hui, la création doit être une longue patience". La poésie, affirme-t-il, est "un domaine où le plus grand scrupule est de rigueur". Une fois de plus, la traduction est son modèle… Elle suppose une attention au moindre mot, à la moindre nuance. Respect dans sa propre parole de la parole d’autrui.

Dans une note de Janvier 1959 de la Semaison, il confie son "rêve d'écrire un poème qui serait aussi cristallin et aussi vivant qu'une oeuvre musicale, enchantement pur, mais non froid, regret de n'être pas musicien, de n'avoir ni leur science, ni leur liberté


« Chanter, c’est être
un modèle : le haiku : "illuminer d'infini des moments quelconques"


• Le haiku serait pour Philippe Jaccottet un modèle d’entrouverture : "Le poème idéal doit se faire oublier au profit d'autre chose qui, toutefois, ne saurait se manifester qu'à travers lui" (nrf n°279) ® il y a entrevision, « apparence de soupirail » (Dupin)
• une poétique des illuminations brèves, des saisissements furtifs ® une ponctuation d’instants, mais en mineur toujours (rien à voir avec les illuminations rimbaldiennes). La puissance de l’émotion se mesure à l’aune de la fugacité.
La Semaison : "C'est le Tout-autre que l'on cherche à saisir. Comment expliquer qu'on le cherche et ne le trouve pas, mais qu'on le cherche encore? L'illimité est le souffle qui nous anime. L'obscur est un souffle; Dieu est un souffle. On ne peut s'en emparer. La poésie est la parole que ce souffle alimente et porte, d'où son pouvoir sur nous."


 
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