TERRE à CIEL Poésie d'aujourd'hui

Les bonnes feuilles de Terre à Ciel -
America Solitude ~ James Sacré ~ André Dimanche éditeur

 

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Un passé qu’on entend mal/ une question mal posée

Chaque livre qu’un poète écrit s’ordonne autour de quelques questions, quelques mots, quelques lieux. Si le lieu est présent dès le titre, ce nouveau recueil de plus de 300 pages n’est pas ce qu’on appelle habituellement un récit de voyage ni un journal mais un poème circulaire où le temps et l’espace américains sont dilatés par le travail de l’écriture et de la mémoire, l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui et la région natale du poète. Si l’on avait à trouver deux mots pour donner une idée du travail de James Sacré dans America solitudes, ce serait panier et paysage.

Et c’est un peu comme si
Les Shoshones d’aujourd’hui
Faisaient seulement les tout mêmes paniers
Que ceux d’autrefois.

Nouveau et ancien monde sont traversés par ces deux mots, et les différentes interrogations du poète sur la permanence et la disparition à l’œuvre reviennent nous rappeler qu’il est confronté à un emmêlement des mondes et des lieux, du territoire hopi et de la Vendée, de l’enfant qu’il a été et de l’homme qu’il est, et que c’est là l’origine du livre.

Le poème se construit au fur et à mesure que le paysage est là ;
Le paysage qui se défait puis qui revient (…)

Le livre se termine d’ailleurs sur une interrogation pour laquelle la seule réponse tient dans les mots. Quant à la belle couverture rouge, elle évoque les premiers recueils du poète comme Quelque chose de mal raconté ou encore Elégie cœur rouge. Ici aussi la couleur rouge est présente dans l’ensemble des parties de ce livre/voyage. Couleur américaine des arbres en automne, des fermes et de l’existence même.
Le rythme sera celui de la lenteur, malgré l’immensité du paysage traversé. Il y a de la modestie dans l’approche et le voyageur est un simple campeur qui fréquente les marchés et les petits restaurants. En effet le poète choisit d’avancer à une autre allure que celle des voitures lancées à fond sur les routes à grande vitesse, un rythme proche de la marche et de la pensée, avançant dans le paysage et le poème à sa manière pensive et lente, dont il évoque la maladresse, revenant vers des lieux et des pensées, faisant lien entre Cougou, l’enfance en Vendée et les Etats-Unis, le travail, à l’aide du mot panier et évidemment de l’objet présent dans les marchés et les boutiques (où il en achète), objet d’une interrogation sur ce que devient le travail des hommes à l’époque du tourisme, comme si le livre était lui aussi une sorte de panier où mettre la poésie et les lieux rencontrés et les pensées qu’ils suscitent.

J’ai pris l’habitude d’employer le mot panier
Pour tout l’artisanat indien qui produit des objets d’herbe et de yucca.
D’autres termes qui conviendraient
(Faudrait voir dans els dictionnaires : corbeille ou je sais pas)
me semblent mal appropriés.
Peut-être que c’est à cause
Qu’on dit basket en anglais.

Pour répondre à une question qui serait : qu’y a-t-il entre Cougou et Shiprock, James Sacré met ensemble passé et présent, mots d’autrefois et de maintenant, plantes et arbres de loin et de plus près, villes et villages desservis par la Highway 66, vocables familiers et savants en dressant des listes de noms de lieux, d’églises, de variétés botaniques, des différentes lois pour le port d’armes selon les états, qui tentent de donner une idée de l’énormité de ce monde et aussi de la solitude qu’il engendre. Plus proche de Calet que de Whitman ou de William Cliff, ce dernier plus apte selon lui à dire ce monde rude qu’il regarde, James Sacré nous parle de l’écriture avec modestie et humour, il s’agit de mettre la main au travail tout en continuant à s’interroger et dire son impuissance en cherchant ça qu’on voudrait écrire :

…écrire est-ce que ça serait
S’en aller avec des mots dans une sorte de musique
Au rythme insaisissable ? Si peu de choses vraiment ?
Probablement que oui, mais peut-être qu’aussi (faut bien le dire)
Je ne sais pas comprendre.

Si le paysage navajo le ramène sans cesse aux paniers de son enfance, au travail et aux gens de son village, la solitude des américains le frappe et il lui semble que les routes et autoroutes ne relient pas les hommes mais les séparent. A l’excitation de la découverte, se mêle la déception car les deux sont dans la voix de James Sacré découvrant pour nous le nouveau monde en l’arpentant et surtout l’écrivant :

Je n’écris pas non plus pour m’expliquer
Peu de pensée et si parfois
Un sentiment de toucher à de la vérité
C’est sans importance,
Sinon que cela aussi donne de la couleur et son tonus
A mon poème…

Il est bon que la poésie ne soit pas seulement murmure et mince recueil, mais aussi, comme ici, voyage de lecture à la mesure de l’espace évoqué par la voix de James Sacré, inscrite dans des frontières tremblantes où l’hésitation et la décision racontent non pas toute l’Amérique mais des lieux choisis et aimés ainsi que des solitudes croisées, celle du lecteur et du poète, mai aussi de tous ceux qu’il évoque dont la dédicataire à qui le poète exprime sa reconnaissance pour le don du livre et du pays.

Si je veux parler de ce pays (mais s’agit-il d’en parler ?)
Il faudra que ça soit
A mon insu, vouloir trop en dire
Avec un esprit critique et raconter
Ce que j’aime y rencontrer,
Serait que médisance ou que façon
De bavardage aimable. Un pays c’est toujours
Plus grand qu’on pourrait croire.

Par Sylvie Durbec


 
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