TERRE à CIEL Poésie d'aujourd'hui

Les bonnes feuilles de Terre à Ciel -
De loin en loin de Cécile Glasman

 

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Il est difficile de parler d’une écriture dont on se sent infiniment proche, tant un compte-rendu ou une critique impliquent forcément, supposément, une distanciation. Distanciation qui est seule à même de pouvoir embrasser le livre tout à la fois dans sa globalité et son détail, et d’en restituer la pulsation secrète. Mais quand la pulsation des livres dont on parle est pulsation du cœur, alors, on peut penser, à rebours de tous les a priori, que c’est le contraire qui se produit. Il est des poésies avec lesquelles on se sent dans une telle intimité qu’on sait que jamais on ne pourra offrir un regard critique sur elles, dans le sens d’une objectivité froide qui de toute façon est un fantasme universitaire. Il est des poésies que l’on n’a pas le sentiment de lire, de découvrir, mais qui nous donnent le sentiment d’être lus par elle. Lacan disait très justement, en parlant de l’intimité qu’un spectateur peut avoir face à un tableau : qui regarde vraiment ? est-ce que ce n’est pas finalement le tableau qui regarde le spectateur ? En effet, il est des poésies qui en résonant au plus intime de nous, nous donnent le sentiment de suivre avec les yeux, non pas le battement miniature des mots sur la page, mais celui de notre cœur, soudain posé devant soi sur le papier. Non pas détaché de soi, car le lecteur invente une nouvelle forme d’intimité avec le livre, qui les englobe l’un et l’autre dans un corps-cocon qui est celui de la lecture. Corps-cocon, aux formes précises et évanescentes et douces, bien qu’invisibles, dans lequel tout lecteur pourra s’immiscer s’il fait une halte avec un recueil de Cécile Glasman. Une halte face au déchaînement des jours et à leur pluralité rocailleuse, face aux souffrances tonitruantes ou invisibles de l’existence, une halte avec sa propre émotion, comme posée à côté de soi, à qui on tient la main et vers qui on pousse en chuchotant ces quelques mots : « n’aie pas peur, reste là et respire doucement. Le monde peut s’écrouler, on trouvera toujours une façon d’être toi et moi dans la douceur, dans le nid de la douceur ». Ce qui ne veut pas dire que la poésie de Cécile Glasman se tienne loin de la souffrance et de la tristesse puisque son dernier recueil, De loin en loin, narre tout en subtilité l’éloignement d’un être compris, perçu dans le temps même de l’intimité amoureuse.
Si les poèmes retracent avec un sens aigu du détail des moments d’intimité vécus avec soi-même, ses rêves, ses attentes, plus qu’avec l’autre aimé qui se tient dans un éloignement sautillant dans la douleur, cette intimité est également une intimité entre l’auteur et le lecteur puisqu’à travers la restitution, par touches légères, de tableaux évoquant l’intimité amoureuse, chaque lecteur est amené à se remémorer des situations vécues, à réveiller des émotions enfouies, éprouvées lorsque la douleur devient l’autre nom d’aimer :


j’écris mes rêves sur des petites fiches bristol / que je colle sur le frigo / plusieurs nuits d’affilée avec toi / prendre notre petit-déjeuner dans un jardin / faire l’amour un après-midi de pluie / les jours passent et mes voeux ne se réalisent pas / je finis par décrocher les papiers de couleur / au dos j’écris la liste des courses à faire au supermarché


Mais quand bien même il s’agit pour Cécile Glasman de restituer la douleur dans la façon qu’avait cette dernière d’être modelée par l’inattention et l’éloignement de l’autre, jamais la colère, la rancœur, le ressentiment n’ont droit de cité. C’est toujours avec la plus grande douceur que l’auteure évoque cet amour brisé, brisé au sol avant même d’avoir pu prendre son envol, car si l’écriture parle de la séparation ce n’est jamais de séparation qu’il s’agit, dans le sens où l’écriture est toujours façon qu’a l’auteure de prendre dans ses bras l’autre évoqué mais aussi l’autre qu’est le lecteur s’identifiant aux émotions restituées. Ecrire est ainsi toujours une façon de combattre la séparation, l’éloignement, l’incompréhension, ou plutôt de montrer que toutes ces réalités ne sont finalement que des chimères puisqu’à tout moment l’écriture poétique est ce qui permet à l’auteure de dire : « non, il n’y a pas de séparation puisqu’avec l’écriture je te prends dans mes bras ». La poésie de Cécile Glasman, d’une façon impalpable, tisse un cocon de présence qui la prend dans son cœur, en même temps que l’autre qu’elle évoque, fût-il à des années lumière. C’est une façon modulée musicale d’être à deux dans le temps qu’instaure l’écriture, ou plutôt de permettre à l’écriture de moduler la vérité intime comme quoi il n’y a pas d’éloignement, si un cœur peut comprendre un autre cœur. Et, par delà cette intimité construite avec l’autre, dans l’abri des phrases, c’est d’une intimité avec le lecteur dont il s’agit toujours. En effet, Cécile Glasman se met tellement à nu dans ses poèmes, mais avec une nudité qui n’est jamais impudeur mais toujours pudeur, dans la façon qu’elle a d’être tenue à bout de bras par la douceur, que le lecteur, plongé dans cette intimité toute tissée d’échos de douceur a le sentiment de se révéler lui aussi dans une nudité première, entrant en étreinte avec le texte parce qu’y reconnaissant, sous un jour comme neuf, ses propres émotions, sa propre intimité, non pas réveillée par les phrases et les images, mais tenue protégée par elles, de telle sorte que les mots eux-mêmes paraissent des cocons translucides, dans lesquels on voit battre, tels des oisillons minuscules, des émotions intemporelles, qu’elles aient trait à la tristesse amoureuse ou à l’éblouissement de la rencontre, qui tient à la façon qu’a l’être d’être relié à un autre cœur érigé en tissu de présences, relié et non lié, les pages de la vie à deux que module une rencontre pouvant être tournées sans qu’elle s’envolent, comme c’est le cas dans son précédent livret, Une autre manière de ciel, paru chez la Porte en 2011.

une nouvelle fois je lis ton dernier recueil / j’aimerais détacher délicatement les phrases du papier / (en prenant garde à ne blesser aucune lettre) / et les accrocher en guirlandes au plafond de ma chambre / pour pouvoir m’endormir sous tes mots
tu changes une seule lettre / de la douleur à la douceur / ouvrant ainsi la fenêtre sur le jour
nos gestes dans les draps / sont une pluie de pétales blancs / tombant au ralenti / sur nos corps emmêlés
les réveils près de toi / ont la simplicité lumineuse / d’un bouquet de jonquilles


Que la poésie de Cécile Glasman évoque l’été ou l’hiver de l’amour, c’est toujours avec une telle douceur et une telle sincérité que l’on sent très fort, à chaque vers, que c’est tout l’auteure, dans sa plus grande présence physique, qui se tient debout dans chaque mot. Aussi cette poésie n’est-elle pas à proprement parler brève mais ne donne-t-elle l’occasion à un mot de respirer dans la page que s’il parvient à être le geste le plus nu de l’âme. Poésie ainsi d’une grande impudeur, s’il y a de l’impudeur à ce que l’âme se dévête, mais poésie toute de pudeur, puisque tout est douceur, et que loin du débusqué de la nudité, chaque vers révèle sa nudité en nous-mêmes, qui est aussi notre nudité, notre nudité d’être ainsi révélé par autant de poèmes qui, courant sur des émotions que tout un chacun éprouve, sont un seul et même chuchotement modulé à l’intérieur du plus profond de soi.

De loin en loin est un recueil qui allume une lueur sur la tristesse, tournant son faisceau en nous-mêmes pour éclairer notre émotion et lui donner toute assise pour respirer. Lire De loin en loin, c’est faire l’expérience de prendre un oiseau blessé dans ses mains, de lui caresser les ailes et de faire qu’il s’envole pour aussitôt s’apercevoir qu’il s’envole au-dedans de soi, qu’il n’a jamais quitté cette intimité de soi, où il peut se trouver un nid suffisant pour que puissent y vivre deux êtres, l’amoureux et l’amoureuse, ou le lecteur et l’auteur. Chacun des recueils de Cécile Glasman est ainsi l’occasion qu’a l’auteure de montrer à quel point la douceur est une façon d’être au monde, puisqu’elle permet, en notant d’impalpables gestes de construction miniatures que sont les caresses, de tisser des maisons pauvres autour des êtres qu’elle fait exister par le frôlement, par le toucher.



Matthieu Gosztola ~ juillet 2011

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