Retour aux bonnes feuilles
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En lisant : « Les nus » de Emmanuelle Le Cam ed Rhubarbe
« Frères des maléfices »
dans la famille Brontë, Charlotte, Anne, Emily et Branwell le frère
poète maudit à l’étrange amour, à l’amour
trouble, glacial.
En lisant le poème « désincarné
de toi », je pense au très beau titre de l’œuvre
de Charlotte, Anne, Emily et Branwell : « Le monde de
dessous ». Emmanuelle le Cam à la parole hachée,
tranchante où le sentiment « se propage (comme) une onde
de choc », c’est le « mal/amour »,
celui de la vierge forte et violente peut-être à l’image
d’Emily ?
Petits cailloux de la mémoire, les références au
monde des Brontë sont nombreuses :
« En
Ordre
Comme des soldats »
Comme les petits soldats anglais, cadeau offert à Branwell en 1826
et qui a tant compté dans l’imaginaire des enfants Brontë.
L’aujourd’hui du poète fait écho au vers d’Emily
:
« Toi de moi enfin désuni
Par la vague du temps que tout désunit. »
L’amour à mort de l’aujourd’hui : «
Inutile la mort/ Place nos fantômes/ En/ Ordre » et au
loin le bonheur perdu d’Emily : « Le bonheur de ma vie,
tout entier c’est avec toi qu’il gît […] Comment
pourrais-je chercher encore le vivant de ce monde ? ».
Stérilité de la vierge, il n’y aura pas d’enfantement
seulement l’écriture pour abolir le vide, le néant.
Dans « Le sourire des rois »,
l’amour toujours côtoie la mort et la poésie se fait
requiem car : « Nous sommes tous fétus de paille/ au
vent qui va » mais, il y a aussi des instants pour apaiser,
et l’on peut s’oublier :
« Sur la jetée voir les mouettes
Les coques
Entendre
Les gréements qui s’entrechoquent
S’oublier dans le bleu
Qui envahit tout. »
Comme cet instant furtif où le renard poursuit une étoile
:
« Un renard poursuivait une étoile
Sans jamais l’attraper
Tout comme moi je m’élance
Après quiétude et douceur. »
Mais la quiétude est de courte durée et le constat trop
souvent amer : « Il ne fait pas si bon/ Vivre sur cette terre ».
Il y a des enfances de lumière, de présence au monde et
d’espérance et il faut souvent toute la vie pour en retrouver
le chemin ; mais ne l’oublions pas, il y a aussi : « l’enfance…sale
qui fut meurtrie » ; certains poètes comme Emmanuelle Le
Cam sont là pour le rappeler et tenter de dire cela qui est si
souvent indicible, la poésie donc pour : « Expérimenter
encore/L’incommunicable/Puis s’en défaire. »,
une poésie de la désespérance que la douleur ne peut
éloigner…Pour l’enfant blessé, l’univers
restera énigmatique, souvent illisible, cette enfance ne cessera
plus tard de déchirer et la terre et le ciel, surtout le ciel qui
fait silence sur la douleur et ne donne pas de réponse à
sa blessure. Pour cet(te) enfant, l’oiseau ne cesse de périr
: « sous les pattes des chats », les chats qui attirent car
: « ils font œuvre/ de néant placide. »
Et pourtant, il suffirait de si peu pour que le présent s’éclaire
autrement, peut-être de partir… :
« Voyage vers la mer
Sa grandeur émerveille
Sur le fronton je quitte mon reflet
Pour me fondre dans le tien. »
La douleur, elle, sait bien qu’
« Il faut verrouiller les pensées amères
Elles font périr les fleurs. »
Ou donnent naissance aux Nus ; en cette partie
du recueil, Emmanuelle Le Cam dit la fonction du poème : «
rendre dicible cette douleur. », ce qui fait naître une
poésie de l’endeuillée, où les ténèbres
prennent la place de la lumière. Le monde de la nuit est plein
de sortilèges, de sacrilèges, de malédictions. Le
poète met à nu, est mis à nu et l’homme décharné
redevient squelette, la création se fait:« lame tranchante
aux poignets. », on évite le jour car il fait prisonnier.
Le poème naît du sang du poète, il faut l’extraire
avec violence si nécessaire, et puiser dans cette enfance où
le monde des contes s’est fait cauchemar puisque : « les
dieux se taisent. »
Les poèmes de ce recueil sont en résonance
avec les mots de Ernesto Sabato : « La nuit, l’enfance,
les ténèbres, les ténèbres, la terreur et
le sang, sang, chair et sang, les rêves, abîmes, abîmes,
abîmes insondables, solitude, solitude, solitude, nous sommes proches
à des distances incommensurables, nous sommes proches, mais seuls.
» (1)
Emmanuelle Le Cam nous offre une poésie du tragique,
poésie qui nous questionne, sa quête est capable de donner
un souffle métaphysique : quelle place l’homme occupe-t-il
si le monde est absurde ?
L’une des missions de la littérature et donc de la poésie,
n’est-elle pas aussi, comme le disait Paul Gadenne, de : «
Réveiller l’homme qui voyage vers l’échafaud
» ? (2)
Ghislaine Lejard le 19 décembre
2011.
1 Ernesto Sabato : œuvres romanesques Seuil 1986
2 Paul Gadenne : l’Ecrivain et la catastrophe Seuil
1986
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