On ne reste jamais
longtemps devant soi, pour autant qu'on y parvienne
Antoine Emaz - Lichen, lichen
Présentation
Seyhmus
Dagtekin, né en 1964 à Haroun, village kurde du sud-est
de la Turquie, vit depuis 1987 à Paris. Il écrit en
turc, en kurde ou directement en français. Auteur de sept
recueils de poésie, dont cinq parus aux éditions Le
Castor Astral, et d’un roman, À la source, la nuit,
chez Robert Laffont, il compte aujourd’hui parmi ceux qui
renouvellent la langue poétique française.
Il est lauréat du Prix Mallarmé 2007
et du Prix Théophile Gautier 2008 décerné par
l'Académie française pour Juste un pont sans feu
(Le Castor Astral, 2007), du Prix international de poésie
francophone Yvan Goll pour Les chemins du nocturne (Le
Castor Astral, 2000) et son roman a reçu en 2004 la mention
spéciale du Prix des cinq continents de la francophonie.
Seyhmus Dagtekin va régulièrement
à la rencontre du public, où ses lectures font sensation,
et publie dans de nombreuses revues.
(Photo : Michel Durigneux, biographie : wikipedia)
Seyhmus
Dagtekin - extraits de Au fond de ma barque
Tandis que je mange la terre
La terre me recrache
L'eau me démange
pour remonter à nos frémissements
Premiers
Comme ce liquide qui passe
Sans s'arrêter à ses tourbillons
/
Toi aussi, laisse-toi aller
Et goutte
Goutte à cette douceur
Avant qu'un crapaud ne t'avale
Avant qu'une mouette
N'avale le crapaud
Dans les sables mouvants de la langue
De même qu'ils marchent sur l'eau
L'eau les fauchera dans leur marche
~ * ~ *~ * ~ *~ * ~ *~ * ~ *
Tu vois l'instant. L'après, tu ne le vois
pas
Comme ce dos que tu tournes à la lune
Comme ce cri que tu n'imiteras jamais
Mais que fais-tu quand un chien abois au
loin, quand un poisson entre avec un sur-
saut dans ton sommeil, quand un serpent
est un rêve que tu n'atteindras jamais,
quand une treille est un pont qui me laisera
à mi-chemin de ton rêve
/
Sur quelle roche veux-tu que je délaisse la
suite même si tu ne seras plus ce que je dis
dans la faim de la langue que tu me dérobes
Seyhmus Dagtekin
- extraits de Juste un pont sans feu
On mangera rousse. On mangera riz
Pour rire devant les distributeurs à fleurs
Qui peuvent sortir de ta peau
Changer ta peau
Droit à l'essentiel
Mais, en bas sous le ciel
qui peut prendre couleur de tous les cheveux
loger son paradis
entre tes chevilles et la rosace de miel
~ * ~ *~ * ~ *~ * ~ *~ *
~ *
C'est-à-dire que pour parvenir au vide, il
faut traverser la chair,
sans alarmes
Pendu au bout d'un fil
Qui laisse pendre son autre bout dans le vide
J'ai cru avoir, j'ai cru savoir
Pour revenir et finir
Pour revenir fini
Comme une tare
~ * ~ *~ * ~ *~ * ~ *~ *
~ *
Terre ciel ciel terre
Terre terrera ciel
Ciel taira ce qui montera de la terre
Entre deux pendaisons
Deux pans de ciel
Baiser, boire, manger, bouger ensemble
Menu ou haché
Dans d'autres ruelles
ma mort dans celle des autres
Aux fenêtres qui bordent ma vie
Dans d'autres vies, lapin
Sous d'autres dents de lapin
Comme une mémoire de terrier
/
C'est cette tuyauterie
qui
nous reliera
à
la terre
Seyhmus Dagtekin
- extrait de Les chemins du nocturne
Et là, je m'arrête pour te chuchoter
une plaie
Mon amour chagrine
Mon amour à jamais
à jamais dans le tort
Redis
redis les phrases qui ressemblent à ta mort
qui te rassemblent dans la mort
Mon amour
à court de vie
à court de tort
La solitude d'un rat dans les marais
J'aurai voulu
j'aurai voulu que tu te rassembles dans l'agonie
du rat
Mon amour à jamais mort
Seyhmus
Dagtekin - extrait de La langue mordue
Ça, c’est un requin. C’est moi que tu voyais
là. Tu ne me
reconnaissais pas. Ça,
c’est un requin déshabillé. Bien sûr,
nous avons créé l’homme.
Regarde, il est déshabillé ! Et
maintenant, il va se vêtir.
Il va avaler son breuvage. Là, toi, tu
n’as pas de robe. Nous l’avons
fixée à un endroit précis.
Non, ce n’est pas une
robe. C’est une bouée que le requin
gonfle avec ses nageoires
Comme nos ancêtres avant le
loup. Entre l’eau et nous. Sans suite.
Suivis par gourdes et landes,
mâchoires imbibées d’eau
derrière les chariots,
couverts de quelques poils et d’étoiles.
Non, ce n’est pas une
parure. Tu croyais les requins solubles
dans le mot. Tu croyais que
le loup prolongeait le requin. Ça,
c’est une poignée
de sable. Nous avons séparé l’eau et la nuit
pour que chacun se fixe dans
sa demeure, chacun sur sa pierre.
Là, c’est une balançoire
qui aiguise la nuit et les appétits.
Et là, c’est la
tête du requin qui tourne autour de la balançoire.
Ne regarde pas. Comme nos ancêtres
Je brasse la chevelure de Marie
avec les bulles qui s’échappent de
mon corps pour qu’elle
me donne descendance de toute
couleur comme ce Samuel sortant
d’une motte de terre avec
un arc-en-ciel sur la langue
Au fond de ma barque, L'Idée Bleue (2008)
Juste un pont sans feu, Le Castor astral (2007)
La langue mordue, Le Castor astral - Écrits des Forges(2005)
À la source, la nuit, Robert Laffont (2004)
Couleurs démêlées du ciel, Le Castor Astral
- Écrits des Forges (2003)
Le verbe temps, Le Castor Astral - Écrits des Forges (2001)
Les chemins du nocturne, Le Castor Astral (2000)
Artères-solaires, L'Harmattan (1997)