TERRE à CIEL Poésie d'aujourd'hui

Un ange à notre table-
Jean-Marc Undriener~ extraits de raclure

 

Inédits d'auteurs que nous sollicitons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

matière à –


quelque chose dedans de trop vite
de trop mal vieilli

qu'on n'esquive plus au toucher – cet éclatement
on ne lâche pas la peau d'avant, on y retourne

on s'y retourne d'inconfort

***

l'air chaud perfore d'une oreille à l'autre – la paroi
on craint la tête devenue malade
à ne plus s'en remettre

on craint ne plus savoir quoi faire
de la tête qui pend là

– tiède

***

c'est qu'on se trouve en lambeaux
à penser dans la boîte, à tripoter ce sale dedans

à brasser la merde dont on procède
à se demander pourquoi là
pourquoi soi, pourquoi ce corps
à moitié et cette tête décalée
du socle – jusqu'à la nausée

***

déboîté – difficile de continuer alors
on continue les mots se désolidarisent
du reste ils vont seuls
on les laisse seuls – aller

l'effort c'est pour se pénétrer encore
faire éclater ce qui doit
ce qui reste à être – mais pénible

voilà oui

c'est juste pénible

***
on ouvre à s'en voir
déverser matières sur matières
on fait le tour on y arrivera – on dit

à force de triture
à force de fouille on croit ça

on croit à ça – le pire

***

plus rien ne retient les muscles
lâchent se relâchent

la bouche est un sphincter
comme un autre – c'est parler, ça

c'est croire qu'on parle
c'est croire qu'on touche au vrai

– parler

***

et pas de réponse hors le corps
donc

pas de réponse hors la tête

la réponse est dans la matière
la réponse est la matière même

et si on cherche on trouve ça

des matières
des matières et

rien d'autre


plonge


la tête flotte mal. dans l'eau froide la tête flotte mal. dans l'eau mal lavée la tête flotte mal. dans l'eau sale la tête flotte mal. dans l'eau lavée de sale


on plonge là pourtant. pour échapper faut croire & sous la chape de sale donc fuir mais. ça ne sert pas. qu'on plonge ça ne sert pas. qu'on plonge ou pas, la tête dedans. de toute façon la tête dedans


dans la plaie on plonge. dans la plaie ouverte bien comme il faut. on plonge là dans la plaie. dans la plaie on plonge. c'est dans la plaie qu'on plonge à plein corps. qu'on fait sa plonge aussi. la plonge de soi. sa propre plonge


on voit bien ce qu'on fait & qu'on fait peu de choses. en fait rien. mais repasser par la même eau sale ça on le fait bien. l'eau sale à la base. à la base du plongeon. l'eau sale lave mal. l'eau sale ne lave pas. par définition, l'eau sale


on plonge dedans avec des questions plein les bouteilles. on plonge dedans avec pas l'air. avec au bout plus d'air. dans cette plaie on plonge juste. corps en avant & tête à la traîne. c'est là, toujours là dans soi, en soi qu'on plonge. plonge avec la plaie de long en large tout ça pour –


ça sans doute : chercher les pièces, lesquelles parties sans demander au final manquent. la plonge c'est pour fouiller de l'ongle à vérifier les dates. On plonge toujours à bout de doute. doute c'est ça. ce qui reste en surface et qu'on creuse sans creuser. le reste, tout le reste


a coulé depuis –

Mini entretien avec Cécile Guivarch

D'où vient l'écriture pour toi ?

fondamentalement, l'écriture est indissociable de la maladie. elle en est une conséquence directe. aucune coïncidence je crois, j'ai commencé à écrire de manière régulière à partir de 1996, au moment où les premiers symptômes sont apparus. ensuite, typiquement, j'ai beaucoup écrit durant les nombreux séjours en hôpital et beaucoup réécrit entre ces séjours. alors s'il fallait résumer, le fait d'écrire n'est rien d'autre qu'une manière de rationaliser et d'organiser le désordre intérieur, le chaos du dedans. mon écriture est purement thérapeutique. nécessaire car thérapeutique. c'est sans doute symptomatique, mais je parle plus souvent de travail que d'écriture. je travaille sur moi, comme on dit. je suis ma propre et unique matière première. écrire est une manière de m'allonger gratuitement sur un divan sans personne derrière. en fait, avec moi derrière, qui prend note des images mentales, des évocations de cet esprit malade qui tourne en boucle.

le piège, dans cette démarche qui n'est pas volontaire, c'est que je ne sors jamais de moi, jamais du moi, bien que je n'emploie pas le je. en fait, je me rends bien compte que je n'avance pas, que je piétine. mais je ne sais pas faire autrement. je ne sais rien faire d'autre. je ne dispose d'aucun autre moyen pour donner du sens à ce qui n'en a aucun. il n'y a pas de sens à la maladie. pas de raison logique à ça. un jour j'arrêterai d'écrire. il n'y aura plus besoin d'écrire, plus rien à dire de ce moi qui dit on. j'aurai fait le tour. mais en attendant, j'en suis là. je suis là. écrire, ça me permet à un moment donné de me sentir vivant. je ne crois pas que l'écriture soit une passion, une vocation ou un don, ou même quelque chose sensé occuper une vie entière. c'est une étape. ce qu'il y aura après, s'il y a un après, je n'en sais rien.

on dit souvent de mes textes qu'ils sont dépressifs, ou sombres, ou angoissants. c'est sans doute vrai, néanmoins ils ne sont pas écrits dans ce but. il n'y a pas de recherche d'effet. les textes sont la conséquence d'un état de fait. une manière de rendre compte de la réalité, de ma réalité encore une fois, sans tenter de la sublimer. à mon niveau, l'écriture est un constat. elle colle au réel. elle doit coller au réel au risque de n'avoir aucun sens. si je n'en dis pas plus, c'est simplement parce que je n'en sais pas plus. et si mes textes sont peu bavards, c'est que l'essentiel tient dans peu de mots, et souvent les mêmes. je me suis toujours dit que le lecteur pouvait compléter -- avec son vécu, sa sensibilité et ses mots à lui -- les trous, les manques, les imprécisions, les non-dits ou les mal-dits.


Comment travailles-tu tes écrits ?

une chose est certaine, je travaille sans but défini, sans objectif, sans projet. ça sort comme ça sort. il y a sûrement une dimension un peu automatique dans le processus. sincèrement, je ne sais pas vraiment ce que je raconte. je ne sais pas toujours quel sens il y a derrière tout ça. je ne sais même pas s'il y en a un. si c'est le cas, je ne cherche pas trop. j'écris finalement assez peu, assez peu souvent et de manière très irrégulière. il y a des poussées, parfois, des crises. puis ça passe. il m'arrive de rester plusieurs mois sans rien écrire. je n'écris qu'au besoin. je ne m'oblige pas, je ne me force pas. si ça ne vient pas, ça ne vient pas. ça ne me manque pas.

dans tout ce qui sort -- j'allais dire tout seul --, je trie et je jette beaucoup. je garde peu de choses. en revanche, je retravaille ce peu de manière compulsive, et sans jamais vraiment savoir ni où ni comment m'arrêter, c'est à dire sans jamais pouvoir estimer si un texte est fini ou non. comme si je partais du principe qu'il ne l'était jamais. qu'il devait être en permanence réactualisé. sans doute pour cela que j'écris peu, parce que j'ai trop à faire avec ce qui est déjà écrit. sans doute aussi pour cela que j'ai toujours l'impression d'écrire le même texte, de dire la même chose. et peut-être alors, oui, de tourner en rond.

j'essaie de ne garder que l'essentiel, le strict nécessaire qui permettra de situer le texte dans les limites de l'intelligible. peut-être pas toujours, je ne sais pas. en tout cas, je cherche à assécher le plus possible. parfois au risque d'arriver à quelque chose de minimaliste ou d'abscons. je ne peux rien écrire ou dire de manière trop explicite. il m'arrive de compliquer à certains endroits, de bousculer des tournures, de supprimer des mots. je suis gêné au moment de parler de certaines choses. il y a de la retenue dans tout ça. alors triturer et malmener un peu la syntaxe, ça me permet de dire sans dire, en espérant que ce sera compris quand même, sans que j'aie à le dire clairement. un moyen de m'esquiver, à croire que je n'assume pas - complètement - ce que j'écris.


Quelle est ta bibliothèque idéale ?

c'est difficile. il n'y en a pas vraiment. ça évolue même s'il y a des livres fondamentaux, fondateurs, comme garder le mort de Jean-Louis Giovanonni, la digue de Ludovic Degroote ou la majorité des recueils d'Antoine Emaz (j'en retiendrai trois, de trois époques différentes, c'est, boue et plaie). la filiation avec ces deux auteurs est assez évidente. je ne cherche pas à la cacher. je l'assume. elle m'a parfois empêché d'écrire parce que je pensais que tout avait déjà été dit, là, puis j'ai fini par passer outre.

Parmi les auteurs que je lis régulièrement, je me rends compte aussi qu'il y a beaucoup de suicidés. Thierry Metz, Guy Viarre, Danielle Collobert, Alejandra Pizarnik... là encore, il n'y a pas de hasard. c'est lié à mon parcours. puis parmi les auteurs que j'ai découvert plus récemment, disons depuis quatre ou cinq ans, je citerai Armand Dupuy, Stéphanie Ferrat et Fred Griot dont les textes résonnent vraiment beaucoup. Tout dernièrement (grâce à Armand Dupuy), j'ai découvert le travail de Nicolas Grégoire (marcher, puis ses restes/en somme) dont je ne suis toujours pas remis.

la bibliothèque idéale, pour moi, c'est finalement celle qui est constituée des livres que j'aurais voulu pouvoir écrire moi-même. quand ça touche, tape, frappe, poignarde vraiment. alors les auteurs que je cite plus haut, oui, il y ont tous leur place.

__bio)

# né en mille-neuf-cent soixante-seize, va à peu près pendant vingt ans. puis moins, puis plus du tout entre deux-mille-deux et deux-mille-huit. puis de nouveau. équilibre depuis. relatif mais tangible.
# vit & enseigne dans l’Isère.
# écrit peu, par saccades, secousses. prurits. de plus en plus.
# & rien d’autre


__biblio)

# pas grand-chose — un petit recueil (pliure, Les Solicendristes, 2003 — ISBN-10 : 2913676294). épuisé. bref.

# des textes plein les tiroirs et dans quelques revues papier & numériques :

¦décharge | n°149
¦friches | n°107
¦arpa | n°102
¦voix d’encre | n°43
¦n4728 | n°19
¦diérèse | n°55
¦plexus-s | entre/noir #8
¦remue.net | bout
¦remue.net| autre part noir
¦ratures.org | antichambre #1
¦remue.net| _ligne

Le site de Jean-Marc Undriener : fibrillations


 
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