TERRE à CIEL Poésie d'aujourd'hui

Voix du monde ~ Karthika Nair traduit par Roselyne Sibille

 

Retour aux voix du monde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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If on a summer night in Paris …

You find yourself held
hostage by a tribe of wild,
unwashed stars – spears in
hand – at the Palais Royal,
mutter the word flamenco.

Portals then open
to an ancient alien land
of cante, palo
and baile where stomping heels
etch out the lines of empire,

an arm extended
carves steles on the wind’s broad
back, a sprung longbow
called Israel unleashes
La Edad de Oro, will

galvanise both storm
and mirage on July skies.
But if rain should dare
Pierce eyes or attention, plunge
both in the subaqueous

folds of a velvet,
venous voice filling the ground.
And, before you leave,
pluck shadows from the haikus
he's stippled across night’s veil.

Si, lors d'une nuit d'été à Paris…

Si, lors d'une nuit d'été à Paris
tu te trouves pris en otage
au Palais Royal
par une tribu d'étoiles
sales et sauvages
leur lance à la main
marmonne
le mot
flamenco

Les portails s'ouvriront alors
vers un ancien pays étranger
de cante, palo, baile
martelés
par des talons
qui gravent les frontières de leur empire

Un bras déployé
sculpte des stèles
sur le dos vaste du vent
Un arc bandé
nommé Israël
déchaîne La Edad de Oro

qui va galvaniser
tempêtes et mirages

sur les ciels de juillet
Mais si la pluie devait oser transpercer
tes yeux ou ton attention
plonges-les
dans les plis subaquatiques

du velours et des veines de la voix
qui comble la terre Et avant de partir
cueille donc les ombres des haïkus
qu'il a semé
en pointillés
sur le voile
de la nuit

***

Tempus Fugit

I think I would like to die watching you dance,
feet staying quicksilver skies, arms a swift crease
of light across longitudes. Stars rise from trance

at your touch, drape the stage with night while stagehands
mix music (bass from springtides, then soughing trees,
I think). I would like to die watching you dance

this tango with Mistress Time – trellised, by chance
or choice, in memory’s arms –, transform a frieze
to light. Across longitudes, she twists in trance

till lips landlocked by your will blaze morning, lance
the inky continent, where – like yestreen breeze –
I think I would like to die. Watching you dance,

scissor land and sea, curve orbits with bare hands,
Time learns to whirl on lone, hennaed feet : release
of light on longitudes. Stars fall into trance

as you plummet out of life: no backward glance
of farewell, no thunder, no tears. With such ease
would I like to die, I think, watching your dance
– like lightning on longitudes – strike and entrance.

This poem draws on certain segments from the eponymous dance piece by Sidi Larbi Cherkaoui, which premiered at the 2004 Avignon Festival.

Tempus Fugit

Je crois que j'aimerais mourir en regardant ta danse
tes pieds soutenant des cieux de mercure
tes bras devenant la ride rapide
d'un phare au-dessus les longitudes

A ton toucher les étoiles s'élèvent de la transe
drapent de nuit la scène
tandis que les machinistes mixent la musique
(basses des grandes marées puis murmures d'arbres je pense)

J'aimerais mourir en regardant ta danse
ce tango avec la Duchesse Durée
-Un temps sur treillis
qui par chance ou par choix
dans les bras de la mémoire-
transforme une frise en lumière

Au-dessus des longitudes elle se dévisse en transe
jusqu'à ce que les lèvres
scellées par ta volonté
embrasent le matin
lancent le continent noir d'encre
où -comme la brise d'hier soir-
je crois que j'aimerais mourir
en regardant ta danse
découper la terre et la mer
incurver les orbites à mains nues

Le Temps apprend à tournoyer tout seul
pieds peints au henné
lumière libérée sur les longitudes

Les étoiles lancent la transe
comme on s'effondre sans vie
pas de regard d'adieu
pas de fracas et pas de larmes

Avec une telle aisance
j'aimerais mourir je pense en regardant ta danse
-comme un éclair sur les longitudes –
foudroyer
et entrer

Poème inspiré par certaines séquences de la pièce chorégraphique "Tempus Fugit", signée par Sidi Larbi Cherkaoui (première mondiale à Avignon en 2004).

***

Rodin While Casting The Kiss

Sculpture is the art of hollows and mounds.
Feelings emerge ; passion and life vibrate,
flood the surface as Francesca astounds
Sculpture.

Is the art of hollows and mounds
licensed—in my hands—to break all bounds,
let love reign on Hell’s Gates ?

                                        Yes, for slighting Fate
sculpture is the art. Of hollows and mounds
feelings must surge, passion and life vibrate.

Francesca da Rimini on The Kiss

As I seize his starved lips, desire in blithe undress
rises, like the sun, lighting bodies to their core.
Rodin released us from sin, poor souls that transgressed
as I seized his starved lips. Desire in blithe undress
arches my back, love cast in curves will egress
from the shades as high albedo of a new lore.
As I seize his starved lips, desire in full undress
rises, lighting, delighting bodies to their core.

Rodin, créant Le Baiser

La sculpture est l’art des creux et des bosses
Les sentiments émergent La passion et la vie frémissent
inondent la surface
tandis que Francesca stupéfie la sculpture
L’art des creux et des bosses
a-t-il le droit dans mes mains de briser toutes limites
de laisser régner l’amour aux portes
de l’enfer ?
Oui la sculpture est l'art qui permet d'offenser le sort
Des creux et des bosses doivent déferler des sentiments
frissonner la passion et la vie

Francesca da Rimini dans Le Baiser

Comme je m’empare de ses lèvres affamées
Le désir monte dans sa nudité nonchalante
comme le soleil
éclairant les corps jusqu’au cœur
Rodin nous a libérés du pêché
nous pauvres âmes qui avaient transgressé
quand je m’étais emparée
de ses lèvres affamées
Le désir dans sa nudité nonchalante
cambre mon dos
L’amour se façonne en courbes
va quitter les ombres
comme la blancheur intense d’une nouvelle habitude

Comme je m’empare de ses lèvres affamées
le désir dans sa nudité totale monte
éclairant
enchantant
les corps
jusqu’aux cœurs

***

Adoration
Music class by Pandit Ravi Shankar – Salle Pleyel, Paris

Mrs. Rémy next to me
nods and applauds vigorously,
flushed
fingers swooping to snatch
each feathered word from the Panditji ;
grunts, mutters, smiles
in private
discussion, shrugging off the two
thousand eyes and ears jostling
for this rare darshan : he is hers
and hers alone
– the priceless
possession frozen as effigy
on her non-flip mobile telephone,
screen-shared with a flattened
elongated Saraswathy.
I turn and stare, her fingers,
her voice treading heavily
on my line of audition ;
but the high disdain
in this gaze
shatters before the sledgehammer
of her bliss
– and the face
of a stranger named devotion.


Adoration
Session musicale par Maître Ravi Shankar – Salle Pleyel, Paris

Madame Rémy à côté de moi
approuve et applaudit vigoureusement
empourprée
ses doigts plongeant pour accompagner
chaque mot ailé du Maître ;
grogne, marmonne, sourit
pour elle-même
ignorant les deux mille yeux et oreilles
qui se bousculent pour ce rare darshan :
c'est le sien,
et le sien seulement
- la possession sans prix
d'une effigie gelée
sur son mobile sans charnière,
l'écran partagé avec une Saraswathy applatie-allongée.
Je me tourne et fixe ses doigts, sa voix qui piétinent bruyamment
ma ligne d'audition ;
mais le dédain profond
dans mon regard appuyé
se brise devant la masse
de sa béatitude
- et le visage
d'une Etrangère nommée dévotion.

Ces poèmes font partie du recueil Bearings, publié par HarperCollins India (2009).

autres traductions de Karthika Nair par Roselyne Sibille

 
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